DANS LE JARDIN DE MON PERE

Certes, c'est une chose dont je ne devrais pas me vanter, mais, c'est un fait, je ne comprends pas toujours la poésie contemporaine, m'étant arrêté en matière poétique aux analyses des textes de Baudelaire, Verlaine, Apollinaire... en cours de français. A bien y regarder, je mettrais cela sur le compte d'une certaine fainéantise qui durant ma scolarité, justement, me tint à distance de tout résultat honorable en mathématiques, étant rétif à tout exercice de la pensée qui ne s'imposerait pas naturellement à moi. C'est une erreur, je le sais. N'est-il pas surprenant, au passage, de constater à quel point un vers et une équation peuvent parfois porter en eux la même poésie, la même beauté hermétique d'une chose parfaitement en équilibre, dont on perçoit la justesse et la solidité sans pouvoir pour autant se l'expliquer ? Mais est-il nécessaire de le faire ? Est-il besoin de décortiquer, de désosser jusqu'au dernier écrou, pour la comprendre, une mécanique d'apparence infaillible ? Ne peut-on pas se contenter de n'être rien de plus qu'un simple spectateur de la beauté des choses sans devenir pour autant un technicien de celle-ci?C'est dans cet état d'esprit que jeudi soir, je me suis rendu à la Maison de la poésie pour assister à la représentation de Dans le jardin de mon père de Claude Guerre qui, pour l'occasion de cette création, portait lui-même le texte sur scène. Le sujet, il faut le dire, m'avait interpellé, étant, à quelques variations près, celui du roman sur lequel je travaille actuellement : un homme retourne dans son village natal pour assister aux obsèques de sa mère. Rien de très original me direz-vous, et je vous le concède volontiers, mais l'important est le traitement que l'on en fait et les questions que l'on soulève à cette occasion. Je me méfie en effet beaucoup de la recherche de l'originalité du sujet, surtout lorsqu'elle constitue une fin en soi. Si elle ouvre parfois sur des horizons nouveaux, elle conduit le plus souvent sur le chemin de la simple distraction, écartant le créateur des objectifs qu'il s'était fixés. Sacrifier à l'originalité pour satisfaire l'auditoire au risque de se perdre en chemin. Personnellement, je m'émeus toujours devant une Vierge à l'enfant, motif pourtant éculé.
Claude Guerre, dans son approche du deuil et des bilans qu'il sous-tend, m'a conquis. D'emblée, je me suis laissé porter par sa voix au bord de la rupture, une voix qui porte les fêlures d'un homme mature qui a déjà fait une bonne partie du chemin, une voix parfaitement adaptée au sujet que l'on devine expérience. Il a su porter çà et là, les touches d'humour nécessaires à la captation de son auditoire, puis les laisser délicatement derrière lui pour se pencher plus en avant dans les profondeur du deuil, glissant vers l'émotion sans verser dans le pathétique. La musicalité (j'ai bien conscience du poncif que représente cette notion dès que l'on aborde la poésie mais découvrant le texte de façon orale et non par la lecture, cette musicalité m'est apparue évidente, mais peut-être était-ce une question de rythme, encore une fois, je ne suis pas un technicien) est parfaitement utilisée pour illustrer le voyage du narrateur, le passage du temps. Et puis, il y a cette capacité du poète à utiliser un événement singulier pour lui donner une portée universelle, pour replacer l'homme face à sa condition en soulevant justement les questions cachées derrière cet événement somme toute très banal : la mort. Ainsi Claude Guerre répond-il à la définition du poète énoncée par Edgar Allan Poe : celui qui rend l'univers lisible aux yeux des hommes. 

Dans le jardin de mon père, Claude Guerre du 26 novembre au 20 décembre 2009 à La Maison de la poésie à Paris. Le texte est publié aux éditions Pierre Mainard. 

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