RAYMOND KOPA

Aujourd'hui s'est éteint Raymond Kopa, mais pas sa légende. Modeste hommage à la première star du football français avec ces quelques lignes tirées de Comme un karatéka belge qui fait du cinéma (Le Dilettante, 2014)

 

Raymond Kopa (photo L'Equipe)
Raymond Kopa (photo L’Equipe)

La lune flotte dans un ciel où, poussés par le vent, passent quelques nuages légers semblables à des fantômes condamnés à l'errance. Les plantations d'arbustes me protègent de la rue et de l'éclairage public. Seule la lumière de l'enseigne du Bon Marché me parvient à travers les branches nues des platanes. Je suis entré là par hasard, parce qu'un portail était resté ouvert malgré l'heure avancée, et j’ai pu enfin faire une pause après cette longue marche. La lune est pleine. Un nuage dont la forme évoque une énorme chaussure à crampons s'approche d'elle, frappe. Je simule le bruit du pied contre le cuir du ballon, semblable à celui que j’avais trouvé sur le terrain de sport qui jouxtait l’école primaire du village. C’était au printemps 1982, l’année où j’étais entré au collège de Parempuyre, situé à une dizaine de kilomètres de Macau. Déjà, je subissais la contrainte des allers-retours en autocar. Je m’en souviens avec précision car c’était l’année de la Coupe du Monde de football et depuis plusieurs semaines la cour du collège s’était transformée en marché d’échange des figurines Panini. Deux lettres étaient inscrites au feutre indélébile sur le ballon : CP. Sans doute avait-il été oublié par les élèves du cours préparatoire qui allaient se faire enguirlander par cette vache de Dubreuil, l’instituteur dont j’avais souffert quelques années plus tôt, quand il se rendrait compte de sa disparition. J’avais ramené ce ballon à la maison comme un trophée, celui d’une revanche sur l’enseignant, petite vengeance différée, et m’étais empressé de l’exhiber aux yeux de mon frère aîné qui, dans le garage, bricolait sur sa mobylette, un vieille Motobécane aux allures de tank, une « bleue » de 1967. Du haut de ses quinze ans, dédaigneux, il s’était contenté de me le prendre des mains, de crier « Montez » et de shooter vers le fond du jardin où étaient entassés les rebuts de ferrailles inutiles qui feraient notre aubaine quelques années plus tard. Il s’en était fallu de peu pour que le ballon ne franchît le mur au fond du jardin pour atterrir dans le cimetière qui se trouvait derrière chez nous.
« Gros con, lui avais-je lancé.
Sans entrain, j'étais parti récupérer mon ballon. Dans mon dos, mon frère avait lancé que, de toute façon, je ne pouvais pas jouer avec ce ballon vu qu’il était estampillé du nom de la classe à laquelle il appartenait.
« Ramène-me-le, je vais t’arranger ça, avait-il ajouté.
« Ramène-le-moi » et non « ramène-me le », bien sûr. Quel malaise quand dans une conversation, l’une de ces tournures de phrases que je sais incorrectes me monte aux lèvres et m’oblige à un silence soudain à la grande surprise de mes interlocuteurs. Mon accent me trahit parfois et je lutte de toutes mes forces pour ne pas me laisser piéger par les mots « rose » et « jaune » qui s’ouvrent irrépressiblement en sortant de ma bouche et dévoilent mon origine géographique. Parler sans accent est une condition incontournable pour accéder à la classe supérieure. Garder un parler régional, c’est passer pour un bouseux, c’est arborer un titre de séjour dans un milieu où vous n’êtes que temporairement toléré, considéré comme de passage. Mais une fois maîtrisées les intonations, il me fallait aussi contenir les expressions et les tournures de phrases inexactes. Proscrire les « malgré que », utiliser toujours l'indicatif après « après que », dire « je suis allé » et pas « j’ai été ». Parfois elles m’échappent. Je sens alors pointer sur moi le doigt accusateur de ceux qui n’acceptent pas les transfuges de classes. Même lorsque je me trouve avec des personnes que je ne reverrai jamais ou dont je me soucie peu, la honte m’envahit. Je suis contraint au contrôle permanent de mes paroles, de mes intonations, de mes gestes.
Méfiant, j'étais revenu, mon ballon sous le bras. Mon frère m’attendait sur le pas de la porte de l'atelier, un feutre-marqueur à la main. En quelques secondes, il avait transformé le C en O et le CP était devenu COPA. J’étais furieux et le traitais au passage de gros connard. Depuis mon entrée au collège, j'avais établi une graduation grâce à laquelle je différenciais le « gros con », dont la capacité de nuisance est liée à sa seule bêtise, du « gros connard », qui met en œuvre une volonté de contrarier l'autre. C’est là l’un des avantages de l’enseignement secondaire ; il diversifie et précise votre lexique ordurier. En trois coups de feutre, mon frère venait d'accéder au grade supérieur de la connerie.
— Pourquoi t’as écrit un nom de jambon sur mon ballon ?
— C’est pas un nom de jambon, andouille, c’est le nom d’un joueur, m'avait-il expliqué en me rendant mon ballon.
— Et il joue dans quelle équipe ?
— Aucune. Il joue plus.
— Mais je m’en fous d’avoir le nom d’un joueur mort sur mon ballon.
— Il est pas mort, il est à la retraite. C’est pour ça que tu le connais pas. T’es trop petit.
Je regardais mon ballon, perplexe.
— Il était bon au moins.
— C’était le meilleur, avec Pelé bien sûr.
Pelé, je le connaissais. Lui aussi avait mis fin à sa carrière. C’était quatre ans plus tôt, alors qu’approchait la coupe du monde en Argentine à laquelle l'équipe de France avait participé sans éclat. Platini, Rocheteau, Battiston et consort n’étaient pas encore des vedettes alors. Mais même s’ils n’avaient encore rien gagné, je les aurais préférés à ce Copa, qui, je l’apprendrais plus tard, ne jouait plus depuis 1967, l’année au cours de laquelle avait été fabriquée la « bleue » que mon frère tentait de réparer. Je regardais mon ballon et devais me rendre à l’évidence : transformer un CP en Pelé, Platini ou Rocheteau n’était pas facile. J’ignorais bien sûr que mon frère était déjà un expert dans la falsification des identifications alpha-numériques et que son talent pour transformer les 3 en 8 ou les F en E s’exerçait habituellement sur les cadres et les moteurs des mobylettes qu’il « trouvait », comme j’avais trouvé mon ballon, et qui venaient grossir, après quelques semaines de bricolage qui leur étaient fatales, l’amoncellement de ferraille au fond du jardin.
Quand le soir venu, mon père était rentré du travail, il avait trouvé le ballon dans l’entrée. J’étais installé devant la télévision quand je le vis apparaitre dans l’encadrement de la porte du séjour, le ballon à la main. Le cacher dans l'atelier m’aurait épargné de devoir m’expliquer sur sa présence et je m'étais intérieurement traité d’idiot.
« C’est à toi, ce ballon ?
Je lui avais raconté que je l’avais trouvé dans la rue, que j'étais même passé chez tous les voisins pour leur demander s’ils savaient à qui il appartenait, mais sans attendre la fin de mon récit, mon père m'avait lancé le ballon en m’enjoignant de corriger ce qui était écrit dessus.
« Ça s’écrit avec un K, Kopa, pas avec un C. Qu’est-ce qu’on vous apprend à l’école ?
J’aurais étranglé mon frère s’il s’était trouvé là. Cet imbécile ne savait même pas orthographier le nom du meilleur attaquant de tous les temps. C’est en effet ainsi que je présentai Kopa aux camarades avec lesquels je jouais au foot lorsque, dans les jours qui suivirent, ils me questionnèrent sur ce qui était inscrit sur mon ballon. Je m’étonnais d’abord, non sans un certain mépris, du fait qu’ils ignorassent qui étaient Kopa. Puis je leur vantais des exploits inventés de toutes pièces, racontais des actions de but que le joueur avait menées seul, remontant le terrain en dribblant un à un ses adversaires, des têtes plongeantes et des reprises de volée défiant les lois de la physique… Je ne tarissais pas d’éloges pour ce joueur qui quelques jours plus tôt m’était un parfait inconnu. Très vite Raymond Kopa devint la coqueluche de tous les gamins du village. J’étais moi-même convaincu de sa grandeur. Pas un seul d’entre nous n’était capable de dire à quoi il ressemblait. Peu importait car quelques semaines plus tard, malgré la défaite de Séville, Giresse et Platini le détrôneraient définitivement.

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