À CE STADE DE LA NUIT DE MAYLIS DE KERANGAL

à ce stade de la nuit de Maylis de kerangal
à ce stade de la nuit - Maylis de Kerangal
Au milieu de la nuit, une femme dans sa cuisine entend à la radio la nouvelle du naufrage de migrants au large des côtes de l'île de Lampedusa. Tragédie moderne, banalisée par sa répétition et l'indifférence de L'Europe. L'auteur remonte le fil des évocations que ce nom, Lampedusa, fait rejaillir à commencer par Burt Lancaster, héros du Guépard de Visconti. 
Livré comme une traversée, le récit navigue de Charybde en Scylla entre méditation et errance poétique. Chaque chapitre démarre par les mêmes mots*, "à ce stade de la nuit", qui viennent tel le ressac frapper nos côtes, nous tenir éveillés. 
L'île est un terrain favorable à la littérature : Homère, Thomas More, Stevenson, Jules Verne... Établir une liste exhaustive virerait rapidement à la longue traversée, voire au naufrage. 
J'ai noté ce passage dans la dernière partie du récit, où Maylis de Kerangal  regarde l'île avec ses yeux d'écrivain, versant dans la théorie. Tout le texte avance sur ce fil, entre récit de cette traversée nocturne dans le huis clos d'une cuisine et parcours de l'auteur, ses lectures, ses écrits, ses expériences, de voyages, notamment en Sibérie ou en Sicile :
"Je me dis parfois qu'écrire c'est instaurer un paysage. Les îles, et plus encore les îles désertes, sont pour cela des matériaux de haute volée, leur statut géologique amorçant déjà une écriture, portant un récit. Essaimées sur la mer, les îles surgissent comme des creusets à fictions, ou des aimants dispersés sur l'imaginaire. Elles émergent soudain, formes finies au milieu de l'infini, formes dont on peut saisir les contours et que l'on peut tenir dans un seul geste, comme on tient un caillou dans son poing, comme on cadre une image dans l'objectif de l'appareil photo, c'est un espace clair qui impose ses contours, créant aussitôt un dedans et un dehors : les îles sont comme des idées."
Reste la tragédie de Lampedusa, bien réelle. Un naufrage qui n'est pas de fiction, mais celui des migrants et de notre monde qui plonge dans l'obscurité. Le soleil n'est pas pour nous tant que périront les migrants. Lampedusa efface toutes les autres îles, même celles de fiction qui nous faisaient rêver. Il ne reste plus qu'elle et le miroir qu'elle présente à notre conscience. En ces temps incertains, où la promesse de fermer les frontières séduit trop largement, il est bon de ne pas l'oublier. Les fantômes des naufragés, qui se soucient bien peu des limites tracées sur des cartes, pourraient bien venir nous hanter et prolonger la nuit.

*Une anaphore donc. C'est le hasard, mais cet article paraît cinq ans, jour pour jour, après celle de François Hollande : "Moi, Président..." 

A ce stade de la nuit, Maylis de Kerangal, éd. Verticales, 2015

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