SUBMERSION

Donald Trump a décidé le retrait des Etats-Unis. L'occasion de ressortir ce texte écrit à la demande de Yann Mens et publié en 2013 dans Alternatives Internationales. 

Plage de Chaucre, île d'Oléron, France, été 2012.

Face à l’océan, je contemple le spectacle du soleil couchant. Il serait vain de tenter de vous en décrire la beauté. Non pas que la langue française ne soit suffisamment riche pour permettre d'évoquer ce paysage, mais parce qu'il est mien, dans mon souvenir, modelé par ma propre sensibilité. Celui que vous pourriez voir, que vous pourriez avoir vu si vous étiez, comme moi, assis sur cette même plage, ce même soir, serait sans doute un autre. Le point de vue diffère. La perception des choses varie. Malgré un socle de culture commun, il est probable que vous ne seriez pas tout à fait d'accord avec la description que je pourrais faire de ce tableau unique.
Unique car j'aime à penser que cette scène qui se produit chaque soir depuis la nuit des temps ne se joue jamais tout à fait de la même façon. Ce paysage de carte postale, cette image à nos yeux éculée, n'a pas son pareil dans l'histoire. La nature est changeante, fragile, capricieuse. Certains soirs, les roses se font plus intenses, les mauves s'estompent plus vite ; les orangés, souvent, dominent. La lumière du soleil me brûle parfois les yeux quand, guettant cet instant où sa dernière lueur est engloutie par les eaux, je le fixe trop longtemps. Le vent du large, quand il se lève, m’oblige à plisser les paupières. Je pourrai aussi vous parler de ces soirs où l’orage menace, quand le ciel prend la couleur de l’ardoise, que l’océan devient plus opaque qu’une coulée de lave et qu’il gronde comme un fauve. Rien ne se reproduit jamais à l'identique.
Pour l’heure le ciel est clair et peu à peu les étoiles apparaissent. Il est 21h23. Je me demande si la montée des eaux affecte l'heure à laquelle le soleil se couche. C'est une question d'enfant, de ces questions que l'on se pose lorsqu'on est en vacances, sur des sujets que l'on oublie le reste de l'année quand la vie nous entraine vers nos occupations d'adulte. Mais si l'eau monte, les jours sont ils plus courts ? Cela ajouterait, par l'introduction d'un nouveau paramètre, à l'improbabilité de la répétition de la scène que je viens de vivre. Aussi saugrenue soit-elle, cette interrogation n’est pas sans fondement concret. La dune porte encore les stigmates des dernières grandes marées que les services  d’entretien de la municipalité tentent vainement d’atténuer à grand renfort de pieux, d'enrochement, de remblais. C'est le mythe de Sisyphe appliqué à la cause économique : entretenir la beauté des plages et maintenir le niveau de fréquentation des estivants, quoi qu'il en coûte.
J'ai lu que les habitants de certains îlots de l'archipel des Maldives étaient contraints de quitter la terre de leurs ancêtres. Aucun ouvrage ne parviendra à protéger de la montée des eaux leurs iles dont la plupart se situe à moins d’un mètre au-dessus du niveau de la mer. Leur président parcourt le monde et tente d’alerter la communauté internationale sur la situation, mais peu nombreux sont ceux qui veulent l’entendre. Les Maldives comptent quelque 1190 îles. 110 sont ouvertes aux touristes. Que quelques unes d’entre elles risquent de disparaître ne semble pas toucher grand monde. Ceux qu'il faut déplacer sont des pêcheurs qui vivent sur des îles que les riches vacanciers ne visitent pas. Il est d’ailleurs probable que ces derniers ne s'émouvraient pas si l'archipel tout entier venait à disparaître. Ils trouveraient bien un autre endroit où passer leurs vacances.
La taille de l’île d’Oléron, notre confiance en la technologie, notre assurance aveugle nous mènent à croire que nous serons épargnés ou du moins peu concernés par l’augmentation du niveau des océans. Mais ici comme ailleurs, l’eau monte. Je ne sais combien de mètres d'eau seront fatals au rocher sur lequel je me trouve. Plus d'un, c'est sûr, si je m'en tiens au paysage autour de moi. C'est un des rares endroits de l'île où la dune s'élève et surplombe la mer. Plus loin en remontant vers le nord et le phare de Chassiron, il y a même des falaises, pas très hautes, certes, mais des falaises déjà. Suffisantes en tout cas pour maintenir, une partie de l’île au moins, au dessus des eaux si celles-ci venaient à monter d’un mètre ou deux. Autrefois, c'est ici que les habitants du coin allumaient une lanterne au cou d'un âne qu'ils laissaient déambuler sur la plage. Les navigateurs qui croisaient au large pensaient voir voguer un bateau, mettaient le cap dans la direction en toute confiance. Le leurre les attirait jusqu'aux récifs et provoquait le naufrage de leur embarcation. C'était à une époque où aucun pont ne reliait Oléron au continent, où l'on disait « je vais en France » dès que l'on prenait le bateau pour la Rochelle, Rochefort ou le Chapus. Certains vieux Oléronais le disent encore. Les eaux, alors, dans ce delta, étaient plus hautes et pénétraient bien plus loin dans les terres. J’imagine le désarroi des habitants de la région quand, lentement, les eaux, chassées par les dépôts sédimentaires des nombreuses rivières qui se jetaient là, chassées par les limons qu’elles transportaient, se sont retirées. Le pays s’est transformé en un vaste marais et les ports, baignés désormais d’une eau rare, stagnante, saumâtre, se sont retrouvés assaillis par les moustiques. Sans doute applaudiraient-ils le retour des eaux qui s’opère aujourd’hui et leur revanche sur les terres. Le point de vue diffère. La perception des choses varie. À quelques kilomètres d’ici, vers l'est, le fort de Brouage témoigne de ce  passé. Forteresse marine dédiée au commerce du sel, aujourd'hui posée au milieu des marais, la ville assurait la sécurité du royaume face à des envahisseurs qui ne venaient pas de l'extérieur, qui n'étaient des envahisseurs qu'aux yeux du cardinal de Richelieu. Brouage la catholique pour contrer La Rochelle la huguenote. Les guerres de religions. La nuit de la Saint Barthélemy. Les Richelieu d’aujourd’hui brandissent d’autres menaces, dressent clochers contre minarets.
Pendant ce temps, les eaux montent. Les touristes qui, pour l’heure se prélassent sur les plages de sables blancs des Maldives pourraient bien vite être contraints de trouver un autre endroit pour passer leurs vacances. Peut-être, alors, celles de Ré et d'Aix étant probablement submergées, certains se tourneraient-ils vers l'île d'Oléron, dont il subsisterait encore quelque langue de terre vers le nord, vers Chaucre. Cette côte balayée par le vent du large, loin de tout, sur laquelle, autrefois, personne, hormis les naufrageurs, ne voulait vivre, deviendra-t-elle alors un lieu convoité ? Mais restera-t-il de la place ici ? Où se seront réfugiés les millions de personnes chassées par la montée des eaux ? Que seront devenus les habitants des Maldives ? Qui se souviendra encore de leur archipel quand plus aucune brochure touristique n’en vantera la beauté ? Qui regardera se coucher le soleil des Maldives quand toutes les îles de l’archipel auront disparu ?

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