UN JOUR AVEC GAELLE JOSSE

Jour de rien, jour de vent, jour de vie



Un de ceux dont on ne sait quoi dire, quoi retenir, quoi sauver, qui défilent et s’empilent, voués au gris, à l’oubli, sans joie, sans peines, sans aspérité. Du lisse qui passe et disparaît dans le puits du temps. La vie, pourtant, pulsation ralentie, en attendant la vie. Ça arrive. Comme celui-ci.

Matin frais à col relevé, à écharpe, barda serré contre soi, matin novembreux gris souris gris ciment gris trottoir, le train arrive, je m’assieds dans cette tiédeur d’étable, la paupière la tête lourdes, œil au vague qui fixe la vitre et la fin de la nuit bleue.

Il faut le réduire ce temps qu’on dit contraint -on s’emmerde, oui-, alors musique ! Mais doucement, c’est un matin-ne-me-secouez-pas, je la choisis avec soin et dans les écouteurs arrive Bach, clavier bien tempéré ou variations Goldberg, ou la clarinette yiddish de Giora Feldman. Doucement je vous dis. À Saint-Lazare, il faut descendre, rejoindre les transhumantes cohortes qu’on retrouvera dans le métro. Déjà les magasins ouverts, marchandises proposées dès l’aube, pas de répit pour les braves, déjà des clientes à tourner autour des robes et des parfums.

Quatre stations, ligne 13. Visages lassés déjà, fermés énervés, un éclat de voix mesdames et messieurs pardon de vous déranger pendant votre trajet mais je suis à la rue depuis deux jours deux ans deux siècles, tout le monde s’en fiche la rame s’engouffre dans le tunnel et le bruit couvre sa voix, si vous pouviez m’aider ne serait-ce qu’un ticket… et on n’entend plus rien. À la station suivante il est descendu, je le vois monter dans le wagon suivant. Tous les jours, tous le jour ? Seigneur ayez pitié des hommes.

L’air libre. Face à moi, le dôme doré à vif des Invalides et les arbres du boulevard. Toujours gris. Un instant, je rêve d’un ciel d’Italie.

Je glisse mon badge, un bip aigu et hop s’ouvre le portillon, je montre mon sac au vigile qui y balade distraitement sa lampe torche, bonne journée madame, merci monsieur à vous aussi. Et m’attend mon ordinateur, cinquième étage sous les combles, ma tanière. Identification, mot de passe et surgissent les enfantines couleurs Google. Déferlante de mails, fichiers ouverts, photos à retoucher, vidéos à intégrer, mettre en ligne. Écrire. Du cadré, du calibré, du raisonnable. Les pas dans le couloir, au fil des arrivées. Mains sur le clavier, œil à l’écran, le monde se réduit à quelques fenêtres. Dans le fil d’actualités, c’est le grand bazar quotidien, bric-à-brac, cacophonie, fatras et fouillis. Le drame, l’insignifiant, le dérisoire, le risible et le sérieux ; le cours local et planétaire des choses et tout se chevauche, et tout s’enchaîne et tout passe.

C’est l’heure d’un café capsule consolation. Une stridulante sonnerie de portable, quelques bureaux plus loin, agace les dents, et retour à l’écran. La vie enserrée dans un grand rectangle horizontal. Posé à côté, le petit rectangle vertical de mon téléphone, ouvert sur mes autres vies. Des pastilles rouges posées au-dessus des icônes attestent qu’on m’a appelée écrit, contactée, que le fil avec mon monde fonctionne encore. On verra, tout à l’heure, plus tard. Répondre, il faut répondre. Sollicitations, invitations. Dire oui, dire non, dire peut-être, dire avec plaisir, dire d’accord mais plus tard, dire merci, dire le mot qu’il faut.

Au-dessus de ma tête, le velux qui ouvre sur les toits de Paris. Pour l’heure, un pigeon marche au-dessus de ma tête, j’entends ses pattes crisser sur le zinc. Je n’aime pas, pas du tout. Il finit par s’éloigner. Parfois, c’est un cri de mouette qui vient jusqu’à moi, les jours de grand vent. Je pense alors haubans, bateaux et marée.

La journée avance ; c’est un jour de peu, de pas assez, de presque rien, jour de repli, jour de creux de vague. C’est un jour à écouter Billie Holiday en regardant par la fenêtre, et pas grand-chose d’autre. Un jour où il faut inventer son oxygène, sa joie. Où il faut dessiner son ciel, son soleil, ses lapins roses et ses ballons. Où il faut courir dans ses champs de blé, en robe légère, et réinventer tous les baisers perdus. Où ajuster les voiles, interroger les nuages, chercher l’horizon, et continuer la route.


Gaëlle Josse, novembre 2017

Gaëlle Josse est poète. Sa poésie est publiée par les éds. Encres vives et Hélices. Elle est aussi romancière. Cinq romans sont parus à ce jour, les deux derniers chez Noir sur Blanc dans la collection Notabilia. Elle est l'auteur du fameux Dernier gardien d'Ellis Island (éd. Noir sur Blanc - Notabilia / J'ai lu). Je l'ai pour ma part découverte avec Noces de neige (éd. Autrement), à l'occasion d'une rencontre où nous étions tous les deux conviés à Saint-Germain en Laye par le cercle Paroles et Plumes. Son prochain roman, Une longue impatience, paraîtra en janvier 2018, chez Noir sur Blanc - Notabilia. Vous pouvez la suivre sur Facebook.




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